Plus bas dans la vallée, il y a le cimetière. 14 tombes rangées. 14 dalles de béton alignées posément, comme coulées, fondues dans les entrailles de la terre. 14 croix de ciment se dressant comme traits d’union entre hauteurs et profondeurs.
Au-dessus d’elles, les arbres déploient leur feuillage, apportant un peu d’ombre et de fraîcheur. La terre dure, battue, résistante, enveloppe chaque dalle, chaque cercueil telle une armure protectrice. La chaleur rend le sol encore plus imperméable en saison sèche. Les allées sont couvertes d’une poussière épaisse, une poudreuse maculée d’aiguilles, d’herbes, de brindilles sèches et d’écorces d’arbres ayant quitté leur tronc sous l’effet de la chaleur.
Je préfère ce lieu en saison des pluies : la verdure masque davantage l’âpreté de ce cimetière, où la nature est reine, paisible gouvernante de ce lieu quasi abandonné des hommes. Elle semble moins hostile, plus câline, même si elle reste tout aussi sauvage et désordonnée. Ici, la nature est naturante, elle est énergie, création ininterrompue, inventivité, intensité. J’aime y surprendre un oiseau, venu apporter sa touche de sonorité et briser le silence qui règne à tout moment de la journée ou de l’année. Car le lieu est calme. Pas un souffle, comme si le dernier était parti avec ces morts enterrés.
On dit de ces morts qu’ils ne sont plus.
On dit de moi que je suis.
Pourtant, je ne vois rien, ni en moi, ni hors de moi, qui possède quelqu'être que ce soit ou qui relève de l'être. Je ne vois en toute chose que branle et passage, et jusque dans les structures qui apparaissent les plus solides et durables. Rien ne résiste au temps, rien qui ne se modifie sans cesse, et qui, tout en existant, ne soit déjà à périr, à se transformer en autre chose : mouvement universel, impermanence.
Je me résous à penser en dehors de l'être et du non-être, dans une toute autre catégorie, celle de l'interaction des processus, de la mobilité imprédictible, de la silencieuse coïncidence. Je cherche à me rendre disponible aux subtiles évolutions du monde, de mes désirs, épousant le mouvement, et l'infléchissant au bon moment.
Il est tellement facile d’en venir à déprécier le monde sensible, jugé trop mouvant, trop insaisissable, et à l’affecter de tous les maux de la relativité et de la subjectivité. Il en résulte cette terrible dichotomie du sensible et de l'intelligible, cette séparation absurde de l'âme et du corps.
On dit de ces morts qu’ils ne sont plus.
On dit de moi que je suis.



